Terroir & Saveurs du Québec | Stéphanie Hinton – Les Cocagnes


Notre invitée Stéphanie Hinton présente les Cocagnes : une initiative solidaire pour faire vivre une agriculture durable au coeur des Cantons-de-l'Est.

Il y a des fermes où l’on ne se contente pas de travailler la terre. On y cultive aussi les rencontres, les idées et le plaisir de se retrouver autour d’une bonne table. Je vous emmène aujourd’hui dans les Cantons-de-l’Est, à Frelighsburg, pour découvrir les Cocagnes, une ferme collective où les maraîchers, les producteurs et les chefs collaborent autour du même envie, faire vivre une agriculture locale, durable et profondément ancrée dans son territoire. Pour nous parler de cette aventure sur le podcast du Québec le Mag’, j’ai le plaisir d’accueillir Stéphanie Hinton, cofondatrice des Cocagnes.
Bonjour Stéphanie.

Bonjour, ça va bien ?

Très bien, merci et toi ?

Ça va très bien.

Merci de nous accueillir sur les terres des Cocagnes. Stéphanie, si tu dois nous présenter les Cocagnes, est-ce que tu dirais que c’est une ferme ou est-ce que c’est quelque chose d’autre ?

Premièrement, ce n’est pas une ferme, ce sont plusieurs fermes qui sont installées ici sur le site. Et nous, on est un organisme qui chapeaute en quelque sorte l’installation de ces différentes fermes-là. On déploie des activités d’agro-tourisme pour les aider à payer leurs terres, en fait. Donc, je peux aller un peu plus loin dans ce concept-là plus tard peut-être, mais à la base, on est un organisme à but non lucratif, dont les bénéficiaires premiers sont les agriculteurs qui s’installent ici.

Comment on développe cette idée ? Comment on pense à développer ce genre de territoire, ce genre de collaboration ? Qu’est-ce qui, toi en tout cas, t’a donné l’envie de te lancer dans ce projet ?

En fait, je ne viens pas du tout du milieu agricole. Je n’avais jamais planté une tomate avant de commencer le projet et je n’en ai pas beaucoup planté non plus depuis. En fait, c’est cette terre ici où on s’est installé qui était magnifique, située en zone agricole et qui, peu à peu, a dévoilé elle-même ce qu’elle voulait faire. Je ne suis pas très ésotérique, mais je pense que les problématiques en zone agricole au Québec sont criantes en ce moment. Puis on a un esprit quand même qui aime l’équité, la justice et une bonne distribution des biens dans une société, généralement. Ce qu’on pouvait y faire, ce qu’on devait y faire, c’est un peu dévoiler par rapport à la spéculation sur les terres agricoles, la difficulté des jeunes à s’y installer confortablement, les modèles d’affaires autour de l’agriculture à petite échelle sont de moins en moins viables.

Est-ce que tu peux nous revenir sur les difficultés que vous avez rencontrées, que vous rencontrez peut-être encore, mais aussi les satisfactions et les moments où tu te dis, c’est bien, on est sur le bon chemin, où c’est vraiment ça qu’il fallait faire ici ?

En ce moment, il y a seulement trois fermes qui sont installées. On a un potentiel de sept à huit fermes. Puis les enjeux principaux sont vraiment autour de la gouvernance d’abord, parce que ce sont tous des entrepreneurs qui s’installent ici avec leur propre motivation, leur propre enthousiasme et aussi des visions qui ne sont pas toujours nécessairement les mêmes. Ça a été le noyau, le nœud principal dans le déploiement du projet, mais aussi où se retrouvent justement les succès. Donc je dirais que jusqu’à maintenant, les fermes qui sont installées ici, au moins financièrement, vont très bien. On ressent vraiment moins de pression.

Les enjeux qui se retrouvent à l’intérieur de chacune de leurs organisations sont des enjeux qu’on retrouve partout, à l’interne, des tensions peut-être, différentes choses. Mais ce n’est pas prioritairement au niveau financier. Donc, on voit que ce succès-là est réel. Puis aussi, il y a un désir de pérenniser ces fermes-là. Puis si des fois, il y a des personnes qui doivent quitter le projet pour des raisons personnelles, mais que nous, on peut être là. Pour aider la passation à d’autres gens, puis s’assurer que les terres ne remontent pas en friche ou qu’elles restent vraiment cultivées, exploitées de façon toujours avec des principes de régénération des sols, mais qu’elles restent exploitées.

Concrètement, comment ça se passe ? Est-ce qu’il y a une mise en commun de ce qui est produit ? Et puis, quelles sont les animations ? Quels sont les éléments, en fait, que vous mettez en place pour permettre justement à ces fermes de grandir et de bien se porter ?

En ce moment, je vous ai vraiment parlé du côté de la mission sociale, de nos bénéficiaires, les fermes, mais nous comme organisme, nos activités principales, c’est vraiment l’agrotourisme. On développe des activités autour des fermes et c’est là qu’on fait des surplus pour payer la terre pour les fermes à long terme. La partie dont je vous ai parlé, c’est la genèse du projet, c’est la base de la mission sociale. Mais après, quand les visiteurs viennent ici, ce n’est pas nécessairement ça qu’ils vont ressentir en premier. C’est un très beau lieu où se poser, etc.

Au niveau de la mise en commun, chacun a sa propre parcelle, donc qui est bien définie, chaque ferme. Ils vont chercher leur propre subvention au niveau agricole, mettre en place une mise en marché qui est propre à chacune. Il y en a qui vont être au marché local, d’autres qui vont aller à Montréal, par exemple. Chacun a sa propre entreprise.

Donc une fois que nous on a donné accès, on ne s’ingère pas vraiment dans leurs activités, mais on a le grand plaisir de partager les produits qu’ils vont nous proposer, puis on les achète leurs produits en fait comme on achèterait des produits d’ailleurs. On veut vraiment que leurs activités se déroulent bien, puis on ne s’attend pas à avoir des gratuités. On veut vraiment contribuer à leur développement.

Je vous dirais que nos activités autour des fermes comptent pour peut-être 10 à 15% de leur mise en marché. Mais nous, après, en les mettant en valeur, en développant une table champêtre avec des chefs invités, avec, on va peut-être en parler tantôt, la boutique, toutes sortes de choses, des apéros champêtres au milieu des champs. Donc tout ça, c’est ce qui nous permet de créer de la valeur et enlever le fardeau financier au niveau de l’achat de la terre.

Juste une petite idée aussi supplémentaire, donc d’ici 10 ans, l’idée c’est qu’on ait payé la terre au complet, puis on aimerait la verser dans une fiducie d’utilité sociale agricole à ce moment-là pour la retirer du marché en fait. Et après, l’idée qui n’est encore pas une fantaisie, mais qui est encore juste dans le monde des idées, ce serait que les surplus qui soient générés à ce moment-là soient versés dans un fonds collectif de retraite pour les agriculteurs, parce qu’ils n’ont pas justement la terre à vendre pour financer leur retraite, qui est le paradigme actuel au Québec pour les agriculteurs.

Voilà, c’est un peu…

Mais ça c’est le côté sérieux, après on fait vraiment des belles choses avec toutes sortes de chefs invités, puis des belles soirées gourmandes où on pense pas trop à cet aspect-là.

Oui, justement, très concrètement, qu’est-ce que les visiteurs viennent chercher, qu’est ce qu’ils viennent vivre aux Cocagnes ?

Au tout début, l’activité principale, ça a été notre table champêtre. On n’avait pas encore d’infrastructure comme on en a maintenant. On avait construit cette pergola. En fait, je suis assise dans la pergola en ce moment. On avait construit cette pergola avec peu de moyens, au milieu des champs, avec juste l’accès à un puits devant un bel étang.

Ce qu’on s’est rendu compte, c’était assez difficile d’attirer un chef à temps plein ici, surtout qu’on n’avait pas encore de cuisine. Par contre, c’est assez facile de convaincre des chefs, même de très haut niveau, on a reçu des chefs étoilés Michelin ici, de quitter leur cuisine l’espace d’une fin de semaine pour revenir dans les Cantons-de-l’Est. Ça, c’est pas trop complexe. Donc, ils acceptent assez facilement, puis au travers des années, c’est notre cinquième saison, ils s’appellent entre eux pour vérifier si c’est un bon plan. Puis sont presque tous unanimes, ils veulent revenir d’une année à l’autre. Des fois, c’est plus compliqué de leur dire non, même. Ça se vit comme un festival, en fait. À chaque fin de semaine, l’été, on a un chef invité différent de partout au Québec. On en a eu aussi des internationaux, un chef japonais l’an passé, on en a d’ailleurs au Canada aussi.

Et puis, eux, leur contrainte, pour qu’on puisse appeler une table champêtre au Québec, c’est que 50% de ce qui se retrouve dans l’assiette doit provenir du terrain et de nos fermes sur place. On leur envoie aussi une liste d’autres producteurs locaux pour les protéines animales par exemple et pour d’autres produits. On veut qu’ils composent majoritairement leur menu à partir de ces produits-là. Ça crée des belles rencontres entre les chefs et les producteurs locaux souvent vont ramener certains producteurs qu’ils ont découvert dans leur propre restaurant. Ça crée des mariages de plus en plus forts.

Puis nous, après, on reçoit le menu à peu près dix jours avant chaque événement. Donc c’est toujours une surprise pour nous aussi. C’est des menus éphémères qu’ils ne vont jamais refaire normalement. Puis on fait l’accord mets/vins ensuite avec des produits qui proviennent dans un rayon d’à peu près 20 kilomètres, je vous dirais, de notre lieu ici. Donc c’est vraiment, c’est assez acrobatique les étés, parce que c’est constamment comme ouvrir un nouveau restaurant toutes les fins de semaine, mais on fait d’autres activités qui sont plus régulières, comme les apéros champêtres par exemple, la pizza dans les champs avec les familles, les enfants qui courent partout. Tandis que quand les chefs viennent, c’est plus une histoire de cinq services, un service un peu plus élégant, je dirais quand même champêtre, mais quelque chose de plus raffiné.

Quel est le souvenir ou la plus belle surprise que tu as eu depuis la création des Cocagnes ?

En fait, je vais vraiment faire du pouce sur ce qu’on vient de dire, mais c’est à quel point des projets comme ceux-là et les maillages qu’on fait, ont un impact sur les autres organismes dans le coin aussi. On se sentait bien petits, puis on ne pensait pas encore non plus qu’on a une énorme importance. Mais quand on parle à des vignerons, par exemple, qui nous disent à quel point le fait qu’on ait présenté leurs produits, ça a encouragé des gens à aller les voir au vignoble le lendemain, qui sont restés dans le coin, sont allés acheter des caisses chez eux. De voir que le plus qu’on collabore, qu’on n’est vraiment pas compétiteurs en fait, au niveau de l’agro-tourisme, chaque projet renforce les autres projets, donc c’est vraiment…

Comment une personne comme moi qui n’avait aucun parcours en agriculture, qui ne connaissait rien aux lois avant de tomber en amour avec une terre qui s’adonnait à être en zone agricole, peut quand même avoir un impact, même si on connaît à l’origine peu le milieu. Des fois, ce regard, en fait, c’est le regard externe, souvent, qui, je pense, nous donne des idées qui sortent un peu des cadres. Puis, sans le savoir, avec beaucoup de naïveté, on arrive peut-être à des solutions qui sont intéressantes.

Donc, ça se vit comme un laboratoire, ici, le projet. Différents modes de cohabitation sur la zone agricole qui n’ont peut-être pas beaucoup été explorés au Québec en tout cas. Je pense qu’il y en a plus des modèles comme ceux-là en Europe. Mais au Québec, ça a été assez traditionnel. Depuis les années 60-70, il y avait vraiment l’idée de consolidation de la zone agricole avec des grandes monocultures. D’agrandir de plus en plus les terres, d’empêcher qu’elles soient morcelées pour les protéger, ce qui était logique dans les années 70. Mais maintenant, quand les gens veulent exploiter des fermes à échelle humaine, agriculture biologique, ce n’est pas très adapté. Donc, il faut trouver d’autres solutions.

Si les visiteurs devaient repartir qu’avec une repartie ou retenir qu’une seule chose de leur passage aux Cocagnes, qu’est-ce que ce serait pour toi idéalement ?

Bonne question…

Ben, c’est justement un petit peu de croire aux projets qui peuvent sembler un peu fous à l’origine. J’ai souvent ce commentaire-là, en fait, qui nous surprend. Mais les gens, on fait une visite avant chaque table champêtre, des lieux, puis j’explique un peu ce que je viens d’expliquer ici. Puis à la fin du repas, les gens viennent me voir, puis moi ou les autres personnes ici nous remercient de faire des projets comme ceux-là et disent que ça ça les aide à croire encore au futur, parce qu’on ne se prend pas tant au sérieux, au quotidien, on sait qu’on travaille comme tout le monde, mais de voir que le fait de sauter dans le vide, puis, je ne vous ai pas parlé, mais ce projet-là a été financé par des obligations communautaires, par une cinquantaine de personnes qu’on ne connaissait même pas au début, qui ont investi, bref, C’est la rencontre de toutes sortes d’événements improbables, puis de sauter parfois dans ce… De prendre des risques, ça peut porter fruit, puis de croire à différentes façons de faire.

On va retenir cette leçon-là. Merci Stéphanie pour cette visite des Cocagnes, pour cette présentation sur le podcast de Québec le Mag.

Ça me fait plaisir, merci beaucoup.

Plus d’infos sur les Cocagnes : Les Cocagnes

Merci pour votre écoute. Merci pour votre fidélité. Revenez pour les prochains épisodes pendant lesquels on rencontrera d’autres personnes aussi passionnées que Stéphanie par le terroir et les saveurs du Québec.

À très bientôt.

Québec Le Mag'

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